Pieds maculés de boue, vêtements retroussés et effluves de thiouraye mêlées à l’odeur d’eau stagnante. En cette période d’hivernage, les marchés dakarois de Tilène et des Hlm baignent dans la fange. Entre désertion des acheteurs, basculement forcé vers la vente en ligne et exaspération face à l’insalubrité, les commerçants naviguent au quotidien dans un véritable parcours du combattant pour sauver ce qui peut l’être de leur activité.
Il est 11 heures, ce vendredi 28 août 2026, au marché Tilène. Loin de la grande affluence habituelle, une atmosphère calme règne sur les lieux. Les vendeurs, silencieux, ne vont pas au-devant des acheteurs ; chacun reste cloîtré derrière son étal ou dans sa boutique. Les rares clients progressent à pas lents, le bas des vêtements bien retroussé. Certains multiplient les détours, tandis que d’autres traversent la boue, indifférents aux regards dédaigneux. Dans cette aile du marché, les légumes et les fruits côtoient la vaisselle, les tissus et l’encens (thiouraye). Toutes les odeurs s’y confondent, mêlées à celles du café Touba chaud et du petit-déjeuner. Entre les alignements de boutiques, la fange règne en maître.
Vêtu d’un polo rouge, Babacar, vendeur dans une grande boutique de « thiouraye », reste debout sur le seuil. Son regard ne quitte pas l’eau usée remuée au rythme des pas des passants. À côté de lui, un collègue dispose des cartons vides devant l’entrée pour permettre aux clients d’essuyer leurs chaussures avant de pénétrer dans le magasin. À l’intérieur, trois femmes et un homme marchandent avec des employés. Babacar, toujours à la devanture, fixe les étals d’en face avec amertume. « Cette boue remplie de déchets, c’est malsain. Regarde les vendeurs de fruits et légumes installés au milieu de la fange… Ce sont ces mêmes produits que nous allons retrouver dans nos assiettes », fustige-t-il.
Affluence
Juste à côté, Fanta, vendeuse de légumes, n’en pense pas moins, mais réplique aussitôt : « Si nous avions un autre endroit, nous ne resterions pas ici ». La période d’hivernage réduit considérablement l’affluence dans les marchés. Babacar confie que près de 80 % de leurs ventes s’effectuent désormais en ligne. « Les clients préfèrent passer commande à distance plutôt que de se déplacer. Mais cette option est plus difficile à gérer et nous prend beaucoup plus de temps », dit-il, résigné. À quelques pas de cette grande boutique se tient Moussa. Sur une modeste table, il expose des coupons de tissu à bas prix. L’état des lieux ne semble pas trop le déstabiliser. « C’était pire ce matin. Nous avons dû nous organiser pour évacuer l’eau de pluie », explique-t-il.
L’arrivée d’une cliente interrompt l’échange. Ce n’est pas pour ses tissus qu’elle s’arrête, mais pour les produits de sa voisine Aby, vendeuse de légumes absente un court instant. « Aby, combien coûte le tas de manioc ? », lance-t-elle à voix haute de l’autre côté de l’allée. Informée du prix, la cliente fait son choix et Moussa lui tend un sachet. Avant de s’éloigner, elle retrousse un peu plus sa robe pour éviter le sol marécageux et murmure : « Venir au marché en plein hivernage, c’est une épreuve. Je ne me déplace que si je n’ai pas le choix ». Cette réaction amuse Moussa : « Tu as entendu ? C’est la même chose chaque année. À cause de l’insalubrité, beaucoup préfèrent éviter le marché ». L’arrivée d’une dame âgée, drapée dans un grand-voile, coupe une nouvelle fois le fil de la conversation. Elle vient lui apporter un pot de bouillie de mil. En repartant, elle lui lance affectueusement : « Tu ne m’as pas rendu le pot d’hier, mon garçon ». Moussa acquiesce en lui promettant de le lui rapporter dès le lendemain. La vieille dame reprend sa marche à pas comptés. Reprenant le fil de notre discussion, le marchand poursuit : « La situation ne touche pas seulement le marché Tilène. Va aux Parcelles Assainies ou aux Hlm, tu feras le même constat ». À la sortie du marché Tilène, sur la chaussée, des conducteurs de « jakarta » se ruent vers les rares passants, proposant une course avant même de connaître la destination. En moins de dix minutes, les commerces du marché Hlm se profilent à l’horizon.
Insalubrité
Il est 13 heures. Ni musique, ni bruit de marchandage ; le site est étrangement calme. Ici, les traces de la pluie sont encore plus visibles qu’à Tilène. La fange investit le moindre recoin. Devant un alignement de cantines qui font face à la station-service, une femme évacue la boue de sa petite boutique en râlant : « Lii ba kañ nak ? » (Jusqu’à quand ?), s’interroge-t-elle, désemparée. Après quelques minutes, un vendeur de mangue installé à côté vient lui prêter main-forte, armé d’un second balai. La scène se répète tout au long de l’allée, de boutique en boutique.
À chaque passage de véhicule, le travail accompli est réduit à néant. Un éternel recommencement. La boue et les détritus accumulés au milieu des ruelles sont projetés à nouveau à la devanture des commerces. Un vendeur de robes vient tout juste de nettoyer la porte de son fonds de commerce. Les pieds maculés de boue, visiblement exaspéré, il s’apprête à poser sa raclette lorsqu’un taxi surgit et projette l’eau dans sa boutique. Sur son visage, on peut lire une colère. « Les taximen font remonter l’eau directement dans nos boutiques ! », fulmine-t-il. Pour éviter de se salir, les piétons progressent en file indienne. Les marchands ambulants, eux, se disputent les rares espaces accessibles pour installer leur marchandise. L’un d’eux, Modou, vendeur de pantalons, soutient que « la situation est pire dans les autres ruelles ». Un peu plus loin, une cliente affairée devant un étal de bijoux confie : « Si je n’avais pas un mariage urgent, je n’aurais jamais mis les pieds ici. Le marché Hlm en hivernage, c’est du n’importe quoi ». Aux abords du marché, les clients se comptent désormais sur les doigts d’une main.

























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