Une enquête du New York Times publiée le 5 septembre vient relancer une affaire particulièrement sensible au Soudan. Des documents militaires, des photographies, des vidéos, des enregistrements audio et des milliers de messages consultés par le quotidien américain font état d’un présumé programme secret de fabrication et d’utilisation de munitions chargées au chlore. Un dossier qui pourrait remettre la question des armes chimiques au cœur de la guerre qui ravage le pays depuis 2023.
Le conflit soudanais n’en finit décidément pas de révéler ses zones d’ombre. Alors que les combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide (FSR) continuent de faire des victimes et de déplacer des millions de personnes, une nouvelle enquête journalistique vient mettre en lumière un volet particulièrement inquiétant de cette guerre.
Selon le New York Times, l’armée soudanaise aurait mis en place, en 2024, un programme clandestin destiné à développer, tester et fabriquer des munitions contenant du chlore.
Le quotidien affirme avoir travaillé à partir d’un dossier comprenant près de 150 documents, photographies, vidéos et enregistrements audio, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de messages. Une partie de ces éléments proviendrait des téléphones de hauts responsables militaires soudanais.
Un programme lancé en pleine bataille pour Khartoum
L’histoire commence au milieu de l’année 2024. À cette période, les forces armées soudanaises cherchent à reprendre plusieurs positions stratégiques aux Forces de soutien rapide dans et autour de Khartoum.
C’est dans ce contexte que le nom du général de brigade Tarek Hussein apparaît dans les documents examinés par le New York Times.
Selon les communications consultées, cet officier aurait été chargé de superviser un projet visant à transformer le chlore en arme.
En juillet 2024, des échanges auraient notamment porté sur la conception d’une munition contenant environ 15 kilogrammes de chlore, associée à une charge explosive.
L’objectif présumé était clair : provoquer à la fois les dégâts de l’explosion et les effets du gaz sur les personnes présentes dans la zone ciblée.
Un essai dans le désert
Quelques semaines plus tard, le projet serait passé à la phase des essais.
Le 22 juillet 2024, un avion de transport Antonov aurait quitté l’aéroport de Merowe pour participer à un test organisé dans une zone désertique.
À la suite de l’opération, Tarek Hussein aurait envoyé un message faisant état du succès de l’essai. Les communications citées par le quotidien américain indiquent que la munition aurait atteint sa cible et libéré le gaz.
Des photographies et des vidéos d’essais figureraient également dans le dossier.
Mais ce qui frappe surtout dans les documents, c’est la volonté apparente des responsables de maintenir le programme dans le secret.
Des fuites qui auraient tué des scorpions
Le développement de ces munitions n’aurait toutefois pas été sans incidents.
Des communications font état de fuites de chlore dans les installations utilisées pour leur fabrication. Dans l’un des hangars, des insectes et même des scorpions auraient été retrouvés morts après une fuite.
Malgré ces incidents, la production aurait continué.
Selon les documents examinés, près de 300 munitions chimiques auraient été fabriquées en octobre 2024, une grande partie étant stockée à l’aéroport de Merowe.
Le chlore aurait été récupéré dans une installation civile
Autre élément particulièrement troublant : l’origine du chlore.
La substance est largement utilisée dans le traitement de l’eau potable. Sa présence dans une installation civile n’a donc rien d’inhabituel.
Mais selon un enregistrement audio cité dans l’enquête, des bouteilles de chlore auraient été récupérées auprès de la station de traitement des eaux d’Al-Manara, à Omdurman.
Cette installation recevait du chlore destiné notamment à garantir l’accès à l’eau potable dans un pays confronté à une grave crise humanitaire.
Les documents évoquent également l’arrivée de 20 bouteilles de chlore depuis l’Égypte en août 2024.
La raffinerie d’Al-Jaili au centre des soupçons
Un autre épisode attire l’attention des enquêteurs : les attaques contre la raffinerie pétrolière d’Al-Jaili, au nord de Khartoum, en septembre 2024.
À cette période, le site était contrôlé par les Forces de soutien rapide.
Des communications attribuées aux responsables du programme évoqueraient des combattants exposés au gaz après une attaque.
Cette version rejoint en partie une précédente enquête de France 24, qui avait analysé et géolocalisé des images et relevé des éléments compatibles avec l’utilisation de chlore dans cette zone en septembre 2024.
Les États-Unis avaient déjà accusé l’armée soudanaise
Ces révélations ne tombent pas du ciel.
En 2025, les États-Unis avaient déjà accusé l’armée soudanaise d’avoir utilisé des armes chimiques au cours de l’année 2024.
Washington avait alors pris des sanctions contre des responsables soudanais, dont le général Abdel Fattah al-Burhan. À l’époque, les autorités américaines n’avaient cependant pas rendu publics tous les éléments ayant conduit à cette décision.
Le New York Times affirme aujourd’hui que certaines photographies contenues dans le nouveau dossier avaient déjà été transmises aux services de renseignement américains et auraient contribué à leur évaluation.
Al-Burhan directement cité
C’est sans doute l’un des points les plus sensibles du dossier.
Selon le New York Times, certaines communications interceptées impliqueraient directement le chef de l’armée soudanaise, le général Abdel Fattah al-Burhan.
Les messages laisseraient entendre qu’il aurait eu connaissance du programme. Plus grave encore, après les sanctions américaines, il aurait demandé, selon ces communications, que les traces liées au projet soient effacées.
Une accusation lourde, qui pourrait dépasser la seule question de l’utilisation d’armes chimiques et poser celle de la responsabilité de la hiérarchie militaire.
Des preuves jugées crédibles, mais à vérifier
Le dossier a également été examiné par des experts.
Le Washington Post affirme avoir présenté certains éléments à des responsables du renseignement, des spécialistes des armes chimiques, des inspecteurs et des organisations de défense des droits humains.
Plusieurs experts auraient considéré les documents comme des indices crédibles d’un programme d’armes chimiques.
Mais ils appellent à la prudence. Pour établir définitivement les faits, il faudrait pouvoir accéder aux sites concernés, analyser les armes et recueillir les témoignages des personnes présentes.
Autrement dit, les documents sont sérieux, mais ils ne remplacent pas encore une enquête internationale indépendante.
L’OIAC appelée à jouer son rôle
L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) est désormais appelée à suivre de près cette affaire.
Une porte-parole de l’organisation a indiqué que plusieurs États avaient demandé des éclaircissements au Soudan concernant les accusations d’utilisation d’armes chimiques.
La procédure est toujours en cours.
Le Soudan est partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999. L’utilisation d’une substance chimique comme arme constituerait donc une violation grave de ses engagements internationaux.
Une affaire qui pourrait prendre une nouvelle dimension
Au-delà des combats entre l’armée soudanaise et les FSR, ces révélations ouvrent un nouveau front diplomatique et judiciaire.
Si les éléments publiés par le New York Times étaient confirmés par une enquête indépendante, il ne serait plus seulement question de quelques attaques isolées.
Le dossier pourrait alors révéler l’existence d’un véritable programme organisé, allant de la conception des munitions à leur fabrication, leur stockage et leur utilisation sur le terrain.
Dans un pays déjà plongé dans l’une des pires crises humanitaires au monde, l’affaire risque donc de peser lourd.
Reste maintenant une question essentielle : les institutions internationales pourront-elles accéder aux preuves et aux lieux concernés pour établir toute la vérité ?
C’est probablement là que se jouera la suite de cette affaire qui, jusqu’ici, repose sur des révélations documentaires mais dont les implications pourraient être considérables pour les responsables militaires soudanais.
Source: SENEGO







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