
AVONS-NOUS PRÉPARÉ LE PAYS À LES VIVRE?
Au stade, sur les ondes et à travers les images relayées dans le monde, la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026 a offert un magnifique spectacle. Notre pays a montré son talent, sa créativité et sa capacité à accueillir le monde. Saluons le travail accompli et toutes celles et ceux qui l’ont rendu possible.
Sue la fête soit plus belle encore!Surprenant cependant que, dans certains quartiers de nos villes, à Dakar même, on puisse poursuivre sa journée comme s’il ne se passait rien de particulier. Le monde est chez nous, mais une partie de la population semble encore regarder ce rendez-vous de loin. Nous nous sommes attelés à l’organisation des Jeux.
Avons-nous consacré autant d’efforts à leur appropriation par les populations?D’aucuns diront que la situation économique, sociale et politique ne se prête guère à la fête. Le chauffeur de taxi dont l’épouse attend qu’il rassemble de quoi aller au marché; le maçon qui cherche un chantier, truelle et pelle à la main; la femme qui fait cent fois le tour des étals sans pouvoir mettre une carotte dans son panier: tous ont, bien légitimement, la tête ailleurs.Les inquiétudes sont nombreuses: agressions, manque de travail, perte de pouvoir d’achat, crispations politiques, jeunes qui risquent leur vie dans l’océan et sur les routes du Sahara.
Les dégradations successives de la note souveraine du Sénégal ajoutent aux préoccupations économiques. Même les navétanes ont été suspendus dans plusieurs localités à la suite de violences. Dans ce climat, on comprend que les Jeux ne deviennent pas spontanément la priorité de chacun.Mais ces difficultés rendaient précisément indispensable un travail pour aller vers les populations, susciter leur intérêt et leur donner une place dans cet événement.
L’adhésion populaire ne découle pas automatiquement de la qualité de l’organisation. Elle se prépare, elle aussi.L’histoire nous apprend combien il est possible de faire naître de nouvelles habitudes. En 1916, face à une surproduction d’oranges en Californie, le publicitaire Albert Lasker lança pour Sunkist la campagne «Buvez une orange».
L’idée était simple: un verre de jus nécessitait plusieurs oranges et ouvrait ainsi de nouveaux débouchés aux producteurs. La publicité et la promotion des presse-agrumes contribuèrent à installer le jus d’orange au petit déjeuner. On avait compris qu’il fallait proposer un usage, en montrer l’intérêt et donner les moyens de l’adopter.L’exemple du tabac montre, avec des conséquences néfastes, la force de cette capacité d’influence.
En 1929, Edward Bernays organisa une opération médiatique associant la cigarette à l’émancipation féminine, sous l’appellation de «flambeaux de la liberté». Un produit était chargé d’une signification capable de modifier les comportements. Cette histoire rappelle la responsabilité qui accompagne le pouvoir d’orienter l’attention et les habitudes d’une société.Si tant d’ingéniosité a pu être déployée pour développer une consommation, nous pouvons en mobiliser pour faire vivre un événement collectif et rapprocher les citoyens.
Cela suppose de comprendre ce qui les touche, puis de leur offrir des occasions concrètes de participer.Il faut notamment penser à celui qui ne suit pas spontanément le sport. Pourquoi s’intéresserait-il aux Jeux? Notre propre rapport au football apporte une réponse.Les liens historiques, linguistiques et médiatiques avec la France ont favorisé l’intérêt des Sénégalais pour son championnat. Mais les joueurs sénégalais qui s’y distinguaient lui ont donné une dimension affective. Jules-François Bocandé à Metz, puis au Paris Saint-Germain et à Nice, et, plus tard, El-Hadji Diouf à Lens, ont offert des raisons personnelles de suivre ces clubs. Bocandé, meilleur buteur du championnat de France en 1985-1986, incarnait une réussite dans laquelle ses compatriotes pouvaient se reconnaître.
On pouvait ignorer presque tout de Metz et vouloir connaître son résultat parce que Bocandé y jouait. Même des personnes peu intéressées par le football pouvaient s’arrêter devant un écran pour voir «notre joueur».
Cet attachement pouvait aller jusqu’à donner au championnat français une place plus importante qu’à notre propre compétition nationale.Au Nigeria, dans un environnement marqué par les liens avec le Royaume-Uni, Nwankwo Kanu à Arsenal, Celestine Babayaro à Chelsea et Jay-Jay Okocha à Bolton ont également donné des visages familiers au championnat anglais. La télévision permettait de les retrouver régulièrement.
Un lien affectif rencontrait une offre accessible et devenait un rendez-vous.Voilà ce qu’il fallait construire autour des Jeux: des raisons de s’y intéresser et des moyens simples de les vivre. Derrière chaque athlète, il y a une histoire, une famille, un quartier, des efforts et des espoirs. Faisons-les connaître. Une discipline qui paraît lointaine peut devenir passionnante dès lors qu’un visage nous y attache.J’aurais souhaité que nos radios, nos télévisions, notre presse et nos réseaux sociaux soient davantage traversés par cette dynamique.
Des portraits courts, des reportages, des explications en langues nationales, des programmes du jour faciles à retenir et à partager auraient pu installer les Jeux dans les conversations. Il fallait une présence régulière, inventive, assez proche des gens pour rejoindre aussi celui qui ne cherche pas lui-même l’information sportive.
Le chauffeur de taxi aurait pu découvrir un jeune athlète à la radio entre deux courses. Une commerçante aurait pu entendre, dans sa langue, le récit d’un parcours qui la touche. Des enfants auraient pu rentrer de l’école avec l’envie de faire découvrir une épreuve à leurs parents. C’est par ces chemins ordinaires qu’un événement entre dans la vie d’une population.Encore faut-il permettre à cet intérêt de se concrétiser. Où suivre les compétitions? À quelle heure? Comment accéder aux sites?
Quelles possibilités pour les familles et les jeunes des quartiers éloignés? Les communes, les écoles et les associations auraient pu être davantage mobilisées autour de projections, de découvertes sportives et de rencontres.
L’information pratique et l’accès comptent autant que le message d’enthousiasme.Ce travail prend une importance particulière dans notre contexte. Lorsque les appartenances politiques tendent à séparer les personnes, nous avons besoin d’occasions où elles puissent éprouver à nouveau le plaisir d’être ensemble.
Encourager un athlète, admirer une performance ou accueillir un visiteur peut rouvrir une conversation entre voisins qui ne se parlaient presque plus.Les Jeux ne résoudront pas les difficultés matérielles. Mais ils peuvent offrir un moment de respiration, de reconnaissance et de rapprochement. Pour une population éprouvée, ces moments comptent. Ils entretiennent le sentiment que, malgré les désaccords et les épreuves, quelque chose nous appartient encore collectivement.C’est aussi une question d’alerte et de réponse.
Quand la méfiance s’installe, que la violence atteint les loisirs et que les relations se crispent, il faut protéger les personnes et travailler à recréer des liens. Un événement de cette portée offre une occasion de le faire. Laisser une partie de la population à distance, c’est se priver d’une ressource précieuse pour la cohésion sociale.
Il est encore temps d’amplifier cet effort. Que les médias multiplient les rendez-vous accessibles; que les collectivités et les associations créent des occasions de suivre les épreuves ensemble; que les organisateurs facilitent la circulation de l’information et la participation. Allons chercher ceux qui se sentent loin des Jeux. Donnons-leur des raisons de s’y reconnaître.Le travail accompli pour accueillir les Jeux mérite aujourd’hui d’être prolongé par une mobilisation qui permette à davantage de Sénégalais de se sentir pleinement associés à ce grand rendez-vous. Nous savons préparer une cérémonie et accueillir le monde.
Nous devons aussi savoir faire entrer un grand rendez-vous dans le quotidien de notre propre peuple.Que la fête soit plus belle, parce qu’elle sera davantage partagée. Et qu’au-delà des Jeux, elle nous laisse quelques liens renoués, des conversations retrouvées et une confiance à faire grandir.
Dr Gueye Abdou Lat

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