
LE CONSEILLER :
Commençons par les faits. Les recettes baissent d’environ 340 milliards, et les besoins supplémentaires approchent 540 milliards, pour l’essentiel à cause des subventions énergétiques. La LFR réduit donc de 555 milliards les crédits de paiement destinés aux investissements. Ce n’est pas un choix de confort, c’est une contrainte.
LE MILITANT :
Nos députés appartiennent à la majorité, mais ils ne sont pas une chambre d’enregistrement. Ils ne voteront pas ces coupes sans en connaître la justification, les conséquences et la compatibilité avec l’Agenda national de Transformation, le projet sur lequel les Sénégalais nous ont élus.
LE CONSEILLER :
La justification est simple : nous avons regardé les projets qui ne délivrent pas. C’est un rééchelonnement technique. Les autorisations d’engagement restent ouvertes, seuls les crédits de paiement sont décalés. C’est un investissement différé à l’année prochaine, pas un investissement abandonné.
LE MILITANT :
Reporter l’investissement, c’est reporter le développement. La santé, l’éducation, la formation professionnelle, l’hydraulique, les infrastructures, l’industrie : ce sont nos priorités. Et certaines modifications du texte ne sont toujours pas expliquées. Comme l’a dit un de nos députés, après la dette cachée, nous ne voulons pas de budgets cachés. Avez-vous vraiment tout tenté sur le train de vie de l’État ?
LE CONSEILLER :
Le Premier ministre récuse toute accusation d’insincérité. Les dépenses de fonctionnement des services ministériels ont déjà été réduites de 50 à 80 % sur plusieurs postes. Quelles économies supplémentaires proposez-vous, concrètement ?
LE MILITANT :
Commencez par appliquer ce qui a déjà été décidé. Le plan adopté en Conseil des ministres le 4 mars prévoit la suppression de 19 entités et au moins 55 milliards d’économies nettes sur trois ans. Accélérez-le avant de toucher aux écoles et aux centres de santé.
LE CONSEILLER :
Alors chiffrez ce que cette accélération rapporterait dès cette année. Un budget se construit avec des montants, pas avec des principes. Nous examinerons toute économie documentée, datée et compatible avec la continuité du service public.
LE MILITANT :
Il y a aussi les fonds spéciaux. Le président de notre parti l’a dit clairement : pas de vote sans encadrement légal. Leur nature peut justifier des règles particulières, pas l’absence de traçabilité et de contrôle.
LE CONSEILLER :
Ces fonds ont souvent une vocation sociale et de sécurité : venir en aide à des familles en détresse, répondre à des urgences, prendre en charge des évacuations sanitaires, faire face à des situations sécuritaires qui ne peuvent pas attendre une procédure budgétaire classique. Sur leur encadrement, le Président de la République était prêt à faire examiner le texte. Il a seulement demandé qu’il soit accompagné d’un autre texte.
LE MILITANT :
Quel autre texte ? Le Premier ministre ne l’a pas précisé. Si le Président est vraiment prêt, qu’on nous dise ce que contient ce second texte et quand il sera déposé. Sinon, cette condition ressemble surtout à une façon de repousser le contrôle.
LE CONSEILLER :
Personne ne refuse le contrôle. Mais un fonds qui sert à la sécurité de l’État ne peut pas être géré comme une ligne de fournitures de bureau. Il faut un cadre qui garantisse la traçabilité sans exposer ce qui doit rester confidentiel. Le Premier ministre reste ouvert à des précisions réglementaires.
LE MILITANT :
Une vocation sociale et de sécurité, c’est justement une raison de plus pour savoir où va l’argent. Le contrôle peut se faire à huis clos, par une commission restreinte, mais il doit exister.
LE CONSEILLER :
Passons à l’énergie, c’est là que se joue le pouvoir d’achat.
LE MILITANT :
Justement. Selon notre lecture du texte, l’enveloppe des subventions passe de 790 à 552 milliards, soit environ 30 % de moins. Jusqu’où comptez-vous aller ?
LE CONSEILLER :
Comparons les mêmes versions du texte : le projet de LFR porte ces subventions à 790 milliards, soit 540 milliards de plus que la loi de finances initiale. Nous n’avons pas fait passer le choc pétrolier sur les Sénégalais. Si l’État cessait de payer une partie de la facture, ce sont les ménages et les entreprises qui la paieraient. Êtes-vous prêts à leur annoncer une hausse des prix ?
LE MILITANT :
Personne ne demande une suppression brutale. Nous demandons que toute baisse des subventions s’accompagne d’une baisse des taxes sur les produits pétroliers et des coûts de production de l’électricité. L’objectif est simple : aucune hausse des prix pour les ménages et les entreprises. Et une vraie réforme du secteur.
LE CONSEILLER :
Sur la réforme, nous sommes d’accord. Mais la facture d’aujourd’hui ne peut pas attendre la réforme de demain. Si les crédits de subvention sont épuisés, aucun comptable public ne pourra les payer. Toute baisse de taxe doit donc être compensée par des économies réelles ou des recettes sûres.
LE MILITANT :
Et les bourses de sécurité familiale ? Les familles les plus pauvres ne doivent pas payer l’ajustement.
LE CONSEILLER :
L’arbitrage du gouvernement, ce sont les priorités sociales sous contrainte de l’investissement public. Le niveau exact de leur dotation sera transmis à la commission.
LE MILITANT :
Et les entreprises qui attendent toujours d’être payées ?
LE CONSEILLER :
Le stock d’arriérés de l’État atteint 1 956 milliards. La LFR inscrit 300 milliards pour un premier apurement. Ne pas la voter, c’est empêcher les entreprises du BTP de récupérer de la trésorerie, de reprendre leurs chantiers et de payer leurs fournisseurs.
LE MILITANT :
Nous ne contestons pas l’urgence. Mais nous voulons la transparence sur les 120 milliards du CERP, le Projet autonome de réponse d’urgence contingente. Où sont les accords avec la Banque mondiale ? D’où vient l’argent, à quoi sert-il, où est-il inscrit dans le budget ? Et quels projets reportés sont concernés ?
LE CONSEILLER :
Les documents peuvent être communiqués et le circuit budgétaire expliqué. Ces ressources répondent à une urgence et leur mobilisation ne signifie pas l’abandon des projets concernés.
LE MILITANT :
Reste la sincérité du budget. Le déficit atteint 7,6 % du PIB. Comment justifiez-vous les déficits prévus pour 2026 et 2027 alors que le rebasing peut tout changer et qu’on ignore encore l’exécution réelle des investissements financés sur ressources extérieures ?
LE CONSEILLER :
Les projections reposent sur les informations disponibles et seront actualisées. Mais on ne peut pas attendre que toutes les incertitudes soient levées pour prendre des décisions urgentes.
LE MILITANT :
Alors publiez vos hypothèses. Et transmettez les rapports d’audit de l’Inspection générale des finances sur la dette non financière, ainsi que le rapport du cabinet d’audit indépendant. Les élus doivent connaître les engagements de l’État.
LE CONSEILLER :
Les rapports disponibles peuvent être transmis. Mais pour bien les lire, il faut distinguer quatre notions qu’on confond souvent.
D’abord, les dettes exigibles : ce sont les sommes dont l’échéance est arrivée et que l’État doit payer maintenant. Une facture de fournisseur échue, une échéance de prêt à rembourser ce mois-ci, ou les 1 956 milliards d’arriérés dus aux entreprises en font partie. Ce sont des urgences, pas des prévisions.
Ensuite, les engagements conditionnels : ce sont des obligations qui ne deviennent une dette que si un événement se produit. Quand l’État garantit le prêt d’une société publique, il ne paie rien tant que cette société rembourse. Si elle fait défaut, la facture revient à l’État. Il en va de même pour certains contrats de partenariat ou des contentieux en cours. Ce sont des risques à surveiller, pas des dettes certaines.
Puis, les projets en cours : ce sont des opérations déjà lancées, avec des contrats signés et des travaux partiellement réalisés. L’État n’en doit pas la totalité aujourd’hui. Il paie au fur et à mesure de l’avancement.
Enfin, les autorisations d’engagement : c’est le plafond que le Parlement autorise l’État à engager juridiquement pour un projet, souvent sur plusieurs années. Signer un contrat de 100 milliards sur quatre ans consomme 100 milliards d’autorisations d’engagement. Mais l’argent réellement décaissé chaque année relève des crédits de paiement. C’est toute la question des 555 milliards : on réduit les crédits de paiement de cette année, pas les autorisations d’engagement.
Additionner ces quatre catégories comme une seule dette donnerait une image fausse, soit trop alarmante, soit trop rassurante.
LE MILITANT :
Justement : c’est pour faire cette distinction nous-mêmes que nous voulons les documents. On ne contrôle pas ce qu’on ne voit pas.
LE CONSEILLER :
Alors que vos députés déposent des amendements. Il y a une différence profonde entre l’obstruction et l’amendement. La Constitution leur donne ce droit : qu’ils l’exercent et l’assument devant les Sénégalais. Mais qu’ils ne punissent pas le peuple.
LE MILITANT :
Ils peuvent rétablir les crédits des investissements prioritaires : santé, éducation, formation professionnelle, hydraulique, infrastructures, industrie.
LE CONSEILLER :
Qu’ils le fassent. Mais qu’ils disent quelles dépenses ils réduisent, quelles recettes ils mobilisent et quel déficit ils acceptent. Chaque crédit rétabli doit correspondre à une ressource identifiée.
LE MILITANT :
L’Assemblée a le droit de refuser les choix du gouvernement.
LE CONSEILLER :
Évidemment. Et le Premier ministre tend la main : il s’est dit prêt à venir à l’Assemblée avec son équipe pour en discuter avec le président de l’Assemblée nationale.
LE MILITANT :
Le président de l’Assemblée avait proposé un débat public devant les Sénégalais. Le Premier ministre l’a refusé. Nous n’attendons pas une rencontre de plus. Nous attendons les documents et un texte corrigé. La vraie main tendue, ce sont les accords du CERP, les audits de l’Inspection générale des finances, le rapport du cabinet d’audit indépendant, les hypothèses de déficit et la liste des projets reportés.
LE CONSEILLER :
Le Premier ministre a estimé qu’un débat télévisé n’était pas conforme à la Constitution. Le lieu du débat entre l’exécutif et le législatif, c’est l’Assemblée. Nous ne sommes pas des adversaires.
LE MILITANT :
Nous ne demandons pas un blanc-seing. Nous demandons des explications, des documents et des arbitrages conformes au projet pour lequel les Sénégalais ont voté.
LE CONSEILLER :
Et nous ne demandons pas une approbation automatique. Nous demandons que toute modification soit accompagnée d’un financement crédible.
LE CONTRIBUABLE, qui écoutait depuis la table voisine :
Excusez-moi… Vous dites tous les deux me défendre. Alors pourquoi n’êtes-vous même pas d’accord pour vous asseoir à la même table et regarder les mêmes documents ?
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