
C’est depuis Dakar, berceau de la Charte africaine, que le Sénégal a lancé un appel fort pour l’effectivité des droits humains sur le continent. À l’ouverture de la 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), lundi à l’hôtel King Fahd Palace, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Me Moussa Sarr, a exhorté les États africains à passer des engagements aux actes.
S’exprimant au nom du Président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, le Garde des Sceaux a rappelé la portée historique de cette session. Elle se tient à quelques jours du 40e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, le 21 octobre 1986, et dans la foulée des 45 ans de son adoption à Nairobi, le 27 juin 1981.
Le ministre a tenu à rappeler le rôle central de Dakar dans cette histoire. C’est ici même, du 28 novembre au 8 décembre 1979, que des experts africains, sous la présidence du juge sénégalais Kéba Mbaye, alors Premier président de la Cour suprême, avaient préparé l’avant-projet de la Charte. Un hommage appuyé a été rendu à ce pionnier qui, dès 1972, défendait l’idée du développement comme droit de l’homme, ainsi qu’aux magistrats Youssoupha Ndiaye et El Hadji Guissé.
Au-delà de l’héritage, Me Moussa Sarr a dressé le constat sans complaisance des défis actuels : pressions sur le multilatéralisme, crises sécuritaires au Sahel, conflits internationaux et changement climatique qui fragilisent les économies et ralentissent la réalisation des droits.
Pour le ministre, les droits humains ne sont pas une contrainte importée, mais le prolongement des valeurs africaines de solidarité et de dignité, déjà consacrées par la Charte du Mandé et par les règles de gouvernance de Thierno Souleymane Baal au XVIIIe siècle au Fouta Toro.
Le cœur de son plaidoyer : l’effectivité. « Un système de protection ne se mesure pas au nombre de ses textes ou de ses sessions. Il se mesure à ce qu’il change concrètement dans la vie des personnes », a-t-il martelé. Une décision inexécutée ou une recommandation non appliquée fragilise la confiance des citoyens.
Les cinq priorités du Sénégal
Au nom du chef de l’État, Me Sarr a soumis cinq priorités :
1. L’application des décisions : Instaurer un dialogue permanent entre États et mécanismes africains et une meilleure appropriation de la jurisprudence par les juridictions nationales. Le Sénégal dit avoir montré la voie en organisant à Dakar, les 9 et 10 juillet derniers, un atelier régional sur la question.
2. La protection de l’espace civique : Garantir un débat public ouvert et sûr, où libertés d’expression et d’association sont respectées, et préserver l’indépendance des institutions nationales des droits de l’homme et de la société civile.
3. La justice sociale et économique : Pas de droits civils et politiques pleins sans accès à l’éducation, à la santé et à un emploi digne. Le ministre a insisté sur la jeunesse, qui doit participer aux décisions. Il a cité les Jeux Olympiques de la Jeunesse prévus à Dakar dès le 31 octobre comme levier pour le droit aux loisirs et au sport.
4. L’indépendance de la justice : Condition indispensable à la protection des libertés. Il a rappelé la tenue des Assises de la justice voulues par le Président Faye pour restaurer la confiance et lutter contre l’impunité.
5. Les nouveaux défis : Intelligence artificielle, réseaux sociaux, changements climatiques et apatridie. Le ministre a appelé l’Afrique à participer activement à la régulation technologique selon ses propres valeurs, tout en alertant sur les déplacements climatiques au Sahel et la vulnérabilité des apatrides privés d’éducation, de soins et de justice.
Enfin, Me Moussa Sarr a plaidé pour une vulgarisation de la Charte : enseignée à l’école, expliquée dans les langues nationales, connue des forces de défense et de sécurité. « Un droit que l’on ignore est un droit que l’on ne peut réclamer ».
Alors que l’Union africaine consacrera l’année 2028 aux droits de l’homme, le Sénégal réaffirme son attachement à l’universalité des droits et son soutien total à la Commission africaine. L’enjeu désormais, a conclu le ministre, est de transformer l’héritage juridique africain en protections concrètes pour les populations.
















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