Il est des évolutions sociales qui interpellent, des comportements qui inquiètent et des silences qui finissent par devenir assourdissants. Aujourd’hui, une partie de la jeunesse de notre pays semble s’éloigner progressivement des valeurs fondamentales qui fondent toute société : le respect, la tolérance, le sens de la responsabilité et le dialogue. La violence, verbale comme physique, tend à s’imposer dans certains espaces comme un moyen d’expression, parfois même comme une réponse ordinaire aux désaccords. Un constat préoccupant qui mérite une réflexion profonde.
Comment en sommes-nous arrivés à banaliser la confrontation au point de reléguer le dialogue au second plan ? Comment expliquer que certains jeunes, pourtant porteurs des espoirs de demain, en viennent à considérer l’intimidation, l’invective et la violence comme des armes légitimes pour défendre leurs convictions ? Ces interrogations ne peuvent être éludées, car elles touchent directement à la qualité de notre vivre-ensemble et à l’avenir de notre nation.
Le mal est profond. Il ne s’agit pas simplement de condamner quelques comportements isolés, mais de s’interroger sur les mécanismes qui favorisent cette dérive. Lorsque des jeunes sont exposés à des discours de haine, à la manipulation et à une culture de l’affrontement permanent, le risque est grand de voir leur capacité de discernement s’affaiblir. À force de glorifier la confrontation, certains finissent par oublier que la force d’une conviction ne se mesure ni au volume des cris ni à la violence des actes, mais à la pertinence des arguments et à la capacité de convaincre.
Le véritable danger commence lorsque la violence cesse de choquer et devient une norme. Une société qui accepte que les divergences se règlent par la brutalité compromet progressivement les fondements de sa cohésion. Les désaccords politiques, sociaux ou idéologiques sont naturels dans toute démocratie. Ils sont même nécessaires à son équilibre. Mais ils perdent leur sens dès lors que l’adversaire devient un ennemi à abattre plutôt qu’un citoyen avec lequel le débat demeure possible.
La jeunesse ne peut cependant être considérée comme seule responsable de cette situation. Elle est aussi le produit de son environnement, des discours qu’elle entend, des modèles qu’on lui présente et des valeurs que les adultes lui transmettent. Les responsables politiques, les leaders d’opinion, les familles, les éducateurs et les acteurs des médias ont, à cet égard, une responsabilité majeure. On ne peut prêcher la paix tout en encourageant la haine, réclamer le respect tout en cultivant l’insulte, ni appeler à la responsabilité tout en banalisant les comportements dangereux.
Notre pays a besoin d’une jeunesse consciente, critique et engagée, capable de défendre ses idées sans renoncer à sa dignité. Une jeunesse qui comprend que le désaccord n’est pas une déclaration de guerre, que la contradiction n’est pas une humiliation et que le dialogue n’est jamais un signe de faiblesse. Bien au contraire, savoir écouter l’autre, même lorsque ses opinions nous dérangent, témoigne d’une véritable maturité citoyenne.
Il est donc urgent de remettre l’éducation civique, le respect mutuel et la culture du dialogue au cœur de notre projet collectif. Cela suppose des actes concrets, mais aussi un changement profond des mentalités. Il faut apprendre à nos jeunes à argumenter plutôt qu’à insulter, à convaincre plutôt qu’à intimider, à construire plutôt qu’à détruire.
Le Sénégal ne peut se permettre de sacrifier sa jeunesse sur l’autel des rivalités, des calculs ou des passions incontrôlées. Aucun combat politique ne vaut la perte de nos valeurs fondamentales. Aucun désaccord ne justifie que nous renoncions à notre humanité.
L’heure n’est ni à la stigmatisation de toute une génération ni à la banalisation de ses dérives. Elle est à la prise de conscience collective, à la responsabilité et au sursaut. Car derrière chaque jeune entraîné dans la spirale de la violence, c’est une partie de notre avenir commun qui se fragilise.
Une nation ne se bâtit pas avec des poings levés, mais avec des consciences éveillées. Il est encore temps de redonner au dialogue ses lettres de noblesse et de rappeler à chacun que la véritable force ne consiste pas à faire taire l’autre, mais à être capable de lui répondre par des idées.
Le mal est profond, certes. Mais il n’est pas une fatalité. Encore faut-il avoir le courage de le regarder en face et la volonté collective d’y apporter des réponses durables.
Kémo DAFFÉ








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