Depuis la fin du 19e siècle, le cimetière nord de Manille, la capitale des Philippines, abrite les tombes de grandes figures de l’archipel. Le site est visité par des milliers de personnes chaque année. Dans les années 1950, les gardiens de tombes ont commencé à habiter le cimetière. D’autres personnes se sont ensuite installées, souvent trop précarisées pour vivre au cœur de la ville. Reportage de Juliette Chaignon, notamment correspondante pour Libération, RFI et France 24 en Asie, pour Transversales sur RTBF La Première
Plus d’un million de défunts reposent au sein du cimetière de Manille. Au milieu des tombes plus modestes se trouvent des grands mausolées appartenant à des familles illustres. Le lieu s’entend sur plus de 54 hectares.
Liliane Tiglao connaît bien ce labyrinthe. Cela fait 30 ans qu’elle habite au sein même du cimetière. Elle y est notamment bénévole et enseignante. 6000 autres personnes environ vivent aussi dans cette cité des morts. La plupart vivent dans les tombeaux. Au fil du temps, une véritable petite ville s’est constituée au sein du lieu, avec des échoppes, des stands de nourritures et même des cybercafés.
Comme Liliane, bon nombre d’habitants travaillent directement dans le cimetière, certains en proximité directe avec les défunts. C’est le cas de John-John, le fils de Liliane : « Je m’occupe de ces tombes un peu tous les jours. Je nettoie tous les 10 jours« . Pour ce travail, John-John est rémunérée environ à hauteur de 700 pesos par an et par tombe. « Ici, les morts nous font gagner notre vie« , commente-t-il. Avec l’autorisation des propriétaires, l’homme vit dans un des mausolées qu’il entretient. La pièce où il dort mesure deux mètres de haut et fait la largeur d’un lit simple.

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La population de plus en plus importante au cimetière de Manille
Avec le temps, la population du cimetière a grandi. La plupart sont les enfants et petits-enfants des premiers habitants, d’autres sont des nouveaux arrivants. « Beaucoup de gens de l’extérieur du cimetière, dont les maisons sont démolies, ont commencé à venir ici« , explique Liliane. « À l’époque, l’administrateur du cimetière était indulgent avec eux. Il ne faisait rien pour les arrêter […]. En général, s’ils s’installent dans le cimetière, ça nous va. Sauf quand ce sont des gens qui viennent se cacher pour fuir les autorités. Dans ce cas, c’est nous qui trinquons« .
Plusieurs maires de la ville ont mené des évictions, mais la population se réinstalle. Plusieurs procédures de relogements ont aussi été lancées… mais sans réel succès. Les logements proposés étaient souvent trop éloignés du lieu de travail des habitants ou situés dans des quartiers malfamés de Manille. « J’aimerais dire aux agences du gouvernement qui veulent nous aider qu’elles devraient nous considérer comme des partenaires, pas comme des bénéficiaires d’aide. Elles ne nous demandent jamais notre avis, elles décident tout toutes seules« , déplore à ce titre la bénévole et enseignante du cimetière nord de la capitale.

© Daniel Ceng/Anadolu via Getty Images
Le cimetière nord de Manille, un quartier à part dans la capitale des Philippines
Malgré l’économie de la débrouille qui s’est installée au sein du cimetière, certains biens de nécessité manquent encore. C’est ce qu’explique Ryan, graveur de pierres tombales : « C’est dur de vivre ici, mais on fait avec. L’eau, il faut aller la chercher dans les puits, mais on ne peut pas la boire. On doit acheter de l’eau minérale au marché, à l’extérieur. Pareil pour l’électricité, on est obligé de se brancher à l’extérieur et c’est très cher« . Mais la vie en dehors de Manille serait aussi difficile. Il est très dur d’y trouver un logement par faute de moyens ou de choix entre les bidonvilles et les résidences luxueuses.
D’autres habitants, notamment les plus jeunes, travaillent à l’extérieur. Certains œuvrent dans le domaine de la construction ou d’autres sont agents de ménage. « Ceux qui ont réussi leurs études« , travaillent dans des bureaux.
Avec l’association ATD Quart-Monde, Liliane et d’autres bénévoles animent des cours de soutien pour les enfants du cimetière. L’objectif est d’aider les enfants à faire leurs devoirs et à regagner confiance en eux. En fin d’année scolaire, l’association organise même une cérémonie de remise des diplômes, en dehors du cimetière. Parents, enfants et bénévoles vivant en périphérie de ce dortoir éternel s’y croisent alors. Une rencontre entre deux mondes, tous les deux vivants.






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