Sur la Petite Côte sénégalaise, de Mbour à Joal-Fadiouth en passant par Kayar et Ngaparou, une crise silencieuse mais profonde s’installe : celle d’une pêche artisanale qui ne parvient plus à nourrir ses communautés et voit s’effriter un mode de vie séculaire. Dans les villages littoraux, le même constat revient, implacable : « Autrefois, un seul coup de filet suffisait à nourrir une famille pendant plusieurs jours. Aujourd’hui, les pirogues rentrent souvent vides après dix heures en mer. » Cette phrase, désormais presque proverbiale, traduit l’effondrement d’une ressource halieutique qui s’épuise à vue d’œil, informe « SUDQUOTIDIEN ».
Les pêcheurs observent une chute généralisée des captures, parfois divisées par deux ou trois en une décennie pour des espèces phares comme la sardinelle, le thiof ou le capitaine. La taille moyenne des poissons diminue, les juvéniles étant prélevés avant d’avoir eu le temps de se reproduire, tandis que les distances de navigation s’allongent considérablement : ce qui se jouait autrefois à une quinzaine de kilomètres des côtes exige désormais des sorties de quarante à soixante kilomètres. Des espèces emblématiques, à l’image du thiof, ont quasiment disparu des fonds locaux.
Cette raréfaction n’a rien d’un phénomène naturel. Elle résulte d’une pression anthropique devenue insoutenable. Les chalutiers étrangers et nationaux, opérant légalement ou non dans la zone réservée à la pêche artisanale, disposent de capacités de capture sans commune mesure avec celles des pirogues. Une seule nuit de pêche industrielle équivaut parfois à une semaine de travail pour une centaine d’embarcations artisanales. À cela s’ajoute l’augmentation spectaculaire du nombre de pirogues, désormais plus de vingt mille à l’échelle nationale, dont une part importante concentrée sur la Petite Côte, créant une compétition mécanique pour une ressource insuffisante. Parallèlement, des pratiques destructrices se sont largement diffusées : filets à mailles réduites, filets monofilaments non sélectifs, pêche nocturne avec lampes puissantes ou encore capture systématique de juvéniles. La pression démographique et l’absence d’alternatives économiques renforcent cette dynamique, la pêche demeurant l’un des rares métiers accessibles sans qualification ni capital initial.
Cette dégradation se répercute directement sur les conditions de vie des familles pêcheuses. Les revenus, autrefois relativement stables, ont chuté de manière vertigineuse : un pêcheur qui gagnait entre 15 000 et 30 000 FCFA par marée doit aujourd’hui se contenter de quelques milliers de francs, lorsque la sortie en mer se solde par une prise. Dans un contexte où chaque opération nécessite des investissements lourds — carburant, glace, filets, moteur hors-bord — financés par des emprunts formels ou informels, chaque marée infructueuse creuse un endettement chronique. Les pêcheurs doivent s’en remettre aux coxeurs ou aux usuriers, dont les taux d’intérêt atteignent parfois 100 % par mois. Cette spirale de dettes alimente le désespoir et favorise l’exode : les jeunes quittent les villages pour Dakar ou se risquent à la « barcelona », convaincus qu’en l’absence de poisson, la seule pirogue encore rentable est celle qui mène clandestinement vers l’Europe.
Dans ces communautés côtières, un paradoxe cruel s’installe : le poisson, longtemps abondant et central dans l’alimentation locale, devient un produit difficilement accessible. Une large partie des prises est automatiquement orientée vers les usines de farine de poisson destinées à l’exportation ou vers les marchés urbains de Dakar et Thiès, si bien que les familles de pêcheurs elles-mêmes consomment désormais des conserves importées.
Pourtant, des solutions existent et ont fait leurs preuves dans certaines localités, comme les aires marines protégées communautaires, la mise en place de repos biologiques, le contrôle strict de la zone des six milles marins, la diversification économique (aquaculture, transformation, tourisme de pêche) ou encore le soutien à des équipements moins destructeurs. Mais la volonté politique demeure hésitante, et la coordination entre État, communautés et scientifiques reste trop souvent inexistante pour enrayer réellement la tendance.
Comme le rappelle Abdou Karim Sall, figure de la cogestion à Joal-Fadiouth, « nous pêchons aujourd’hui les juvéniles que nos pères laissaient grandir ; dans dix ans, il n’y aura plus rien à transmettre à nos enfants ». La pêche artisanale sénégalaise n’est pas irréversiblement condamnée, mais elle se trouve à un tournant décisif. Sans un engagement ferme, fondé sur la lutte effective contre la pêche illégale, la sauvegarde des zones artisanales et l’accompagnement des communautés vers des pratiques durables, la Petite Côte pourrait perdre en une seule génération ce qui fonde son identité : sa relation vivrière, culturelle et presque spirituelle avec la mer












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