
L’information est tombée ce 1er septembre : le Sénégal et le Fonds monétaire international sont parvenus à un accord au niveau des services, qui ouvre la voie à un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars pour 2026-2029. Après vingt-deux mois sans programme actif, c’est un tournant majeur. La parenthèse de défiance ouverte sur la question de la dette sénégalaise commence enfin à se refermer.
Disons-le sans détour : c’est un succès, technique autant que diplomatique, du gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye. Renouer le fil avec le Fonds après la rupture de 2024, décrocher un programme de cette ampleur alors que les marchés doutaient du Sénégal, cela ne s’improvise pas. Il faut rendre hommage au ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, et à ses équipes pour le travail acharné. Il aura fallu des mois de négociations difficiles et de vérité budgétaire assumée. Ce résultat leur revient.
L’accord protège aussi la stabilité de l’UEMOA, dont les banques détiennent largement nos titres publics. Mais sécuriser le système financier ne suffit pas : ce qui se joue vraiment, c’est l’économie réelle et le quotidien des Sénégalais.
Réjouissons-nous, donc, sans naïveté. L’accord reste conditionné à des mesures correctrices sur la dette et à un traitement qui en rétablisse la viabilité ; la validation du Conseil d’administration se mérite encore. Trois jours plus tôt, Moody’s abaissait la note souveraine du Sénégal à Caa2 en évoquant un risque de défaut. Le message est clair : signer était l’exploit, mais c’est en respectant les cibles budgétaires, en conduisant les réformes et en redressant la dette que se jouera l’épreuve.
Un accord avec le FMI n’est pas une fin. C’est un point de départ. Le Conseil des ministres du 2 septembre a commencé à y répondre : paiement des bourses de sécurité familiale au plus tard fin septembre, démarrage du règlement des arriérés intérieurs avant la fin de 2026 avec priorité aux TPE, PME et PMI, dépôt prochain d’une loi de finances rectificative, préparation du budget 2027 avant le 30 septembre. Ces orientations vont dans le bon sens. Elles ouvrent surtout une fenêtre qu’il faut désormais transformer en décisions chiffrées, datées et exécutables. La vraie question devient alors la suivante : comment honorer nos engagements sans étouffer un peu plus l’économie réelle ?
Car derrière les ratios, il y a des populations. L’entrepreneur qui attend qu’on lui règle une facture publique. La PME sommée de payer ses impôts alors que l’État lui doit davantage. Le salarié dont le revenu ne suit plus le coût de la vie. Il faut sortir de la fausse opposition entre rigueur et relance : l’accord nous impose la première sans nous interdire la seconde.
C’est tout le sens de CAP 12 : trois décisions étalées sur douze mois, sans un franc de déficit supplémentaire. Un pacte compatible avec le FMI, qui réconcilie la crédibilité et la respiration économique.
1. Rendre aux entreprises la trésorerie que l’État leur doit déjà
L’État doit des milliards de francs CFA à des fournisseurs qui ont livré, construit ou fourni des services, et qui attendent depuis des mois. Ce n’est pas un détail comptable : c’est de la trésorerie retirée à l’économie réelle.
Publiée le 28 août, ma tribune appelait notamment l’État à régler les créances publiques incontestées en donnant la priorité aux TPE, PME et sous-traitants. Le Conseil des ministres du 2 septembre a retenu cette même urgence en annonçant le démarrage des paiements avant la fin de 2026, en donnant la priorité aux TPE, PME et PMI. Cette décision est très encourageante.
Mais une échéance générale ne suffit pas. Il faut transformer l’annonce en trésorerie réelle pour les entreprises et compléter le dispositif par la compensation fiscale encadrée et l’accélération des remboursements de crédits de TVA.
Dès la loi de finances rectificative, les entreprises ont besoin d’une enveloppe identifiable, d’un calendrier clairement établi, de critères de priorité transparents et d’une procédure de certification rapide.
Il y a une autre anomalie au Sénégal. Une entreprise peut être à la fois créancière de l’État et débitrice de l’administration fiscale : on lui réclame l’impôt sans délai pendant qu’elle attend le paiement de sa facture publique. CAP 12 propose donc, sur douze mois, un mécanisme encadré de compensation entre certaines créances sur l’État et certaines dettes fiscales.
Le dispositif serait strictement borné, précisément pour couper court aux objections. La compensation ne crée aucun décaissement nouveau : elle substitue une extinction comptable à un paiement déjà programmé, dans la limite d’une enveloppe annuelle plafonnée et calée sur le rythme d’apurement déjà prévu des arriérés.
La séparation entre l’ordonnateur et le comptable est préservée, puisque la créance reste certifiée en amont par l’ordonnateur et que la compensation n’intervient qu’après validation du comptable public. Pour éviter tout aléa moral fiscal, enfin, seules seraient éligibles les dettes fiscales déjà exigibles et non contestées, celles nées après l’entrée en vigueur du dispositif en étant exclues.
Créances certaines, liquides, exigibles et certifiées ; plafonnement, traçabilité, contrôle.
Prenons un exemple. Une PME détient une créance certifiée de 100 millions de francs CFA sur l’État et lui doit 30 millions d’impôts éligibles. Pourquoi lui demander de trouver ces 30 millions quand l’État lui en doit 100 ? Après compensation, sa dette fiscale est soldée et l’État lui reste redevable de 70 millions. En droits constatés, l’État ne perd aucune recette : deux obligations s’éteignent l’une par l’autre, sans qu’aucune dette soit effacée ni aucune dépense ajoutée.
2. Rembourser la TVA aussi vite qu’on sait la collecter
Un crédit de TVA validé n’est pas une subvention, encore moins un cadeau : c’est l’argent de l’entreprise. Le bloquer, c’est réduire d’autant sa capacité à payer, à investir, à embaucher ou simplement à tenir.
D’où un principe simple : tout crédit de TVA définitivement validé devrait être remboursé dans un délai cible de trente jours. Les entreprises au parcours fiscal fiable pourraient bénéficier d’une procédure accélérée, assortie de contrôles a posteriori renforcés et d’une traçabilité numérique de bout en bout.
Une administration moderne ne se juge pas seulement à sa capacité à recouvrer l’impôt. Elle se juge aussi à sa vitesse à rembourser ce qu’elle doit. La confiance fiscale se construit dans les deux sens.
3. Rendre du pouvoir d’achat sans creuser le déficit
Le pouvoir d’achat durable ne se décrète pas ; il repose sur des entreprises qui tiennent debout. Le paiement des bourses de sécurité familiale avant fin septembre répond à une urgence sociale réelle, et le renforcement du contrôle des prix et des loyers est nécessaire.
Mais un contrôle ne crée ni offre nouvelle, ni trésorerie, ni baisse durable des coûts. Il faut donc agir aussi sur les mécanismes qui forment les prix, sans rien céder sur les comptes.
Un aménagement temporaire et très ciblé de la fiscalité indirecte, sur un panier restreint de produits essentiels non exonérés, dans les limites qu’autorise le droit communautaire de l’UEMOA, paraît nécessaire. Le Sénégal applique déjà un taux réduit dans l’hôtellerie : le principe d’une modulation ciblée est donc admis. Mettons-le au service du panier de la ménagère.
La condition n’est pas négociable : chaque franc de recette abandonné doit être compensé avant l’entrée en vigueur. Une baisse de 50 milliards suppose 50 milliards d’économies documentées ou de recettes de substitution, comme l’exige le cadre du FMI.
Où les trouver ? Certainement pas dans un impôt de plus, mais dans les dépenses de confort et le superflu de l’État : renouvellement du parc automobile, missions et déplacements dont on peut se passer, frais de représentation, structures qui font doublon, achats publics à rationaliser.
Les priorités déjà annoncées, comme l’autonomisation économique des femmes, les hôpitaux Le Dantec et de Ourossogui ou le Centre national d’oncologie, doivent être préservées. L’effort doit porter sur ce qui n’est ni social, ni productif, ni essentiel.
Avant d’en demander toujours plus au contribuable, l’État doit prouver qu’il sait tailler dans ses propres dépenses non prioritaires.
La règle d’or de CAP 12
Ces trois décisions obéissent à une règle sans exception : pas un franc de déficit en plus, pas un franc de dette nouvelle pour financer CAP 12.
La loi de finances rectificative annoncée doit en être le premier véhicule, et le budget 2027 doit en assurer la continuité.
Tenir les comptes ne condamne ni à l’impôt supplémentaire ni à l’asphyxie des entreprises. Cela suppose surtout de mieux faire circuler l’argent qui existe déjà et de déplacer l’effort de l’économie productive vers le superflu de l’État.
Il ne s’agit ni de rompre avec nos partenaires ni de fuir en avant, mais de transformer une contrainte en méthode.
Douze mois pour prouver qu’on peut faire autrement
Douze mois pour désamorcer les tensions de trésorerie entre l’État et les entreprises. Douze mois pour accélérer les remboursements fiscaux. Douze mois pour protéger le pouvoir d’achat sans abîmer les comptes. Douze mois, enfin, pour reconstruire la confiance des marchés, des entrepreneurs et des ménages.
Le risque du Sénégal n’est plus seulement la dette. C’est l’écart entre l’annonce et l’exécution.
Les jalons posés le 2 septembre doivent devenir des réalités budgétaires, des échéances publiques et des résultats vérifiables. La crédibilité budgétaire est indispensable, et nous venons d’en poser la première pierre. Encore faut-il qu’elle laisse enfin l’économie respirer.
C’est le choix de CAP 12.
Papis Traoré
Spécialiste en fiscalité, finance d’entreprise, financement et fusions-acquisitions




















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