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Accueil Le Sénégal Économie

Vente de fruits, boutiques, blanchisseries… : La chasse gardée des commerçants guinéens

par Big Sow
17 avril, 2021
dans Économie
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Vente de fruits, boutiques, blanchisseries… : La chasse gardée des commerçants guinéens
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La communauté guinéenne au Sénégal n’est pas seulement entrée dans l’imaginaire collectif comme des individus entreprenants. Dans la réalité, ses membres ont longé plusieurs allées de succès qui en ont fait une collectivité dynamique. Celle-ci assure presque le monopole de plusieurs secteurs d’activité : vente de fruits, blanchisserie, coiffure pour homme, boutique… 

Sénégal, pays d’accueil, c’est déjà connu. Il l’est encore plus pour la communauté guinéenne. Les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) le corroborent. Selon l’enquête intitulée « Profil migratoire du Sénégal 2019 », 43 % des émigrés au Sénégal sont des Guinéens. Et même si les études ne se sont pas intéressées à la répartition de cette population dans les différents secteurs d’activité, force est de reconnaître que la coiffure pour homme, le travail de boutiquier, la vente de fruits…, sont presque l’apanage de cette communauté. Une mainmise qui ne manque pas d’explication. Alpha Bâ tient une boutique à Scat Urbam. Il vend également des fruits. Pour lui, si ses compatriotes sont essentiellement orientés vers le commerce, c’est parce que la plupart d’entre eux arrivent au Sénégal sans qualification professionnelle. La seule option, dans ce cas, dit-il, c’est le commerce. Selon l’étude de l’Ansd, plus de 59 % des étrangers résidant au Sénégal ne sont pas instruits. Et pour se simplifier la vie, l’activité se fait souvent à la chaîne. Une affaire de famille ! 

Dans son grand magasin situé à Hann Mariste, Abdou supervise presque tout. Il possède plusieurs boutiques et magasins éparpillés un peu partout à Hann Mariste depuis le début des années 2000. Ici, même si le décor peut sembler désordonné pour le visiteur, le maître des lieux a une maîtrise parfaite de l’emplacement de chaque article, au détail près. À l’aide d’une machine à calculer, d’un carnet de facture, il gère les commandes minutieusement, assisté de deux garçons : son fils aîné et son neveu. « Ce sont mes deux plus proches collaborateurs, mes hommes de confiance », confie-t-il. De l’autre côté, un jeune garçon, à peine la dizaine d’années, a les yeux rivés sur un exemplaire du Coran. Pour Abdou, c’est le passage obligé. « Chez nous, il est impératif d’apprendre le Coran. Petit à petit, on s’initie au commerce. On ne le choisit pas forcément. Très souvent, on pratique l’activité de son tuteur », explique-t-il. 

Chaîne de solidarité familiale 

Chez la communauté guinéenne, le lien familial est très fort. Selon Mouhamed, coiffeur à la Sicap Liberté 6, c’est une question de confiance et de solidarité. En cette matinée de lundi, les clients se font désirer dans son salon. Les sièges pour clients sont occupés par les apprentis. Ils ont le même patronyme Bâ, ironise Mouhamed. Les deux sont ses frères, les deux autres sont ses cousins. Ils ont quitté leur Guinée natale pour venir apprendre le métier. « C’est comme ça que j’ai appris le métier. J’étais chez un de mes oncles coiffeurs. Quand j’ai assimilé, il m’a aidé à ouvrir mon propre atelier. Je suis obligé de faire la même chose pour mes jeunes frères », dit-il. Pendant que l’apprenant se familiarise avec le métier, il est logé, nourri par son aîné et mentor jusqu’à ce qu’il puisse ouvrir son propre atelier. Selon notre interlocuteur, c’est ce qui fait qu’on peut retrouver une bonne dizaine de membres d’une famille dans une seule activité. Le cas du vieux Barry, doyen du marché Sandiniéry, en est un exemple. L’un des premiers à s’installer dans la vente de fruits, il est aujourd’hui une sorte de superviseur. Le business est entre ses deux fils et leurs enfants. « Ils assurent bien la relève, je n’ai plus la force de mes 25 ans », dit-il, avec ironie. 

L’autre explication à cette forte présence dans ces domaines d’activités est à chercher dans la rentabilité. Pour la coiffure, par exemple, le chiffre d’affaires journalier peut facilement atteindre 50.000 FCfa le week-end et autour de 15.000 FCfa les jours ouvrables. Am, qui tient un salon dans un petit magasin, très exigu, ne le cache pas ; le business rapporte. Même avec une recette journalière d’un peu plus de 5.000 FCfa, « facilement atteignable, on s’en sort ».  

Abdoul, lui, tient une blanchisserie. Même s’il est écrit sur une planche négligemment accroché à la porte, que le travail se fait à la machine, la réalité est tout autre. Peu importe, pour lui. Puisque son travail à la main est de qualité. « L’essentiel, c’est que le travail soit très bien fait. Si je suis là depuis bientôt 10 ans, c’est parce que mes clients sont satisfaits », assure-t-il, le coude posé sur une machine à laver qui sert plus de comptoir qu’à blanchir. 

« Nous ne sommes pas venus au Sénégal pour le confort » 

Dans un grand magasin, une baie vitrée où sont rangés les habits déjà lavés et repassés, fait office de porte. À l’intérieur, une grande planche de bois sépare la pièce en deux parties. La deuxième fait office de chambre à coucher. Mouhamed y vit avec son épouse et ses deux enfants qui sont nés au Sénégal. De la cuisine au linge, tout se fait dans cet espace. Rien de grave pour quelqu’un qui a partagé une chambre avec sept autres compatriotes plusieurs années durant, surtout si cela permet d’économiser 25.000 FCfa par mois destinés au loyer ! « Cela peut sembler bizarre pour quelqu’un qui est chez lui. Mais nous restons des émigrés même si nous sommes bien intégrés. Nous ne sommes pas ici pour le confort. Il faut savoir serrer la ceinture », affirme Mouhamed. Selon Alpha, boutiquier de son état, que ce soit la boutique, la blanchisserie…, ce sont des activités qui permettent de faire des économies sur le train de vie. Prenant son exemple, il dit avoir aménagé une petite couchette dans sa boutique au lieu de prendre une chambre qui lui aurait peut-être coûtée un peu plus de 20.000 FCfa, alors qu’il n’y passerait pas plus de sept heures par jour. « On finit par s’y habituer », explique-t-il. 

CHAÎNE DE DISTRIBUTION 

Sandiniéry, symbole du monopole du business des fruits 

Au milieu de plusieurs caisses de bananes par-ci, de pommes, de raisins par-là, un vieil homme, le visage ridé, compile les billets de banque. Comme s’il fuyait le regard des acheteurs, il n’hésite pas à tout ranger sous son grand caftan bleu dégradé, quand quelqu’un s’approche de lui, fut-il un client. Nous sommes à la Rue Sandiniéry. Nul besoin de préciser que c’est ici que se ravitaillent la majorité des vendeurs de fruits de la capitale sénégalaise. En cette matinée agréable, l’odeur des fruits aiguise l’appétit des passants dans cet endroit peu salubre et encombré de chariots, d’étals, de camions, rendant la circulation difficile. Mais ce qui frappe, c’est la forte présence des membres de la communauté guinéenne. Ils occupent toute la chaîne de distribution. De l’importation à la vente, en passant par la distribution, la décharge…, ils cochent toutes les cases. « C’est une tradition. Généralement, le propriétaire d’un magasin de fruits préfère travailler avec des gens de sa famille pour un meilleur suivi », explique Aliou, qui vient de récupérer son carton de clémentine. Même s’il précise qu’il n’y a pas que des Guinéens dans le business, notre interlocuteur reconnaît que l’écrasante majorité en est issue. Il y a de plus en plus de Marocains, de Libyens et de Sénégalais, « mais les Guinéens sont plus nombreux à s’activer dans ce créneau. Parce que, renseigne-t-il, les autres ne sont présents que dans l’importation, alors que les Guinéens sont sur tous les maillons de la chaîne ». Alpha Barry, lui, tient un magasin non loin de là. Occupé à mettre de l’ordre dans les marchandises qu’il vient de décharger, il n’a presque pas le temps de « papoter ». À juste raison. Car, dit-il, des commandes doivent aller dans les régions. « Je suis désolé, mais j’ai accusé du retard à cause de mon fournisseur, si vous repassez un autre jour », dit-il, navré.  

ELHADJI TOUMANY BARRY 

L’icône de Sandiniéry 

Son magasin n’a rien de particulier. Mais pour connaître l’histoire des Guinéens à la Rue Sandiniéry, El Hadji Toumany Barry n’a pas son égal. Arrivé au Sénégal en 1955, il se réclame « Sénégalo-guinéen ». Devant ses étals de fruits, il distribue des salamalecs à tout-va, le tout avec un sourire qui laisse entrevoir une mâchoire édentée. Habits sobres, bonnet bien ajusté, avec un masque qui cache mal une barbe poivre sel, c’est avec plaisir qu’il replonge dans son passé qui se confond avec le site. Le nonagénaire est le premier à vendre des papayes à Sandiniéry. À l’époque, se souvient-il, des commerçants venus de Keur Moussa et de Tivaouane avaient amené des papayes. Mais, puisque le fruit n’était pas très connu, se souvient-il, le vieux Barry flaire le business. « Petit à petit, ils ont commencé à l’adopter. J’ai alors décidé d’être leur revendeur attitré. Les gens de Keur Moussa et de Tivaouane ont commencé à tout me donner », se rappelle-t-il. C’est le début d’une histoire avec Sandiniéry qui continue. En effet, c’est dans le business qu’il obtiendra tout ce qui représente sa fortune aujourd’hui. En 1962 déjà, il avait fini d’acheter un terrain à Guédiawaye, même s’il a fallu 20 ans plus tard pour le construire. Le vieux Barry y vit aujourd’hui tranquillement, après avoir passé près de 30 ans entre Tilène et la Médina. Même s’il a transmis le flambeau à ses enfants et petits-fils, il garde toujours un regard bienveillant et n’hésite pas à donner un coup de main malgré ses 96 piges. « Le matin, je suis là jusqu’après la prière de Tisbar, puis je rentre à la maison », dit-il, la mine toujours joyeuse. Certes attaché à ses racines guinéennes, le vieux Barry n’y passe que deux mois sur 12. « Ma femme et mes enfants sont au Sénégal. Ceux que vous voyez dans le magasin, ce sont mes enfants et mes petits-fils. Ils sont tous nés au Sénégal qu’ils connaissent mieux que la Guinée », confie-t-il.  

LE MARCHÉ DES FRUITS DEVENU TRES CONCURENTIEL 

Les Guinéens à l’assaut de l’immobilier  

Non loin de la station Edk de Hann Mariste, M. Dione disserte sur l’actualité, chapelet à la main, tasse de café dans l’autre. Si beaucoup viennent ici prendre le petit-déjeuner, l’endroit est aussi le lieu de rencontre de beaucoup de courtiers. La quasi-totalité dépend de M. Dione, le doyen. S’il n’est plus actif dans les petits business, c’est qu’il gère les affaires immobilières de plusieurs patrons guinéens. Selon lui, beaucoup d’hommes d’affaires ont investi le créneau. « Je gère deux immeubles qui appartiennent à une même famille. On ne les voit pas beaucoup dans l’extravagance, mais il y a beaucoup de Guinéens dans l’immobilier », indique-t-il. Elhadji Toumany Barry, doyen de Sandiniery, lui, tient une maison dans la banlieue dakaroise. Mais, pour lui, la présence des Guinéens dans le secteur ne date pas d’aujourd’hui. « Même si j’étais dans le commerce des fruits, j’avais commencé à m’intéresser au foncier. Malheureusement, un litige qui a tiré en longueur m’a coupé l’élan. Beaucoup d’acteurs, surtout les importateurs de fruits, sont très présents dans le secteur », révèle-t-il. Après avoir géré une boutique pendant plusieurs années à Hann Mariste, Yaya est aujourd’hui basé à Yoff. Grâce à un niveau d’études assez correct, il s’est vu confier la gestion des maisons en location de son oncle maternel. « Je suis en quelque sorte son représentant dans son agence immobilière gérée par un Sénégalais », renseigne-t-il. D’après lui, cette ruée vers l’immobilier s’explique par le fait que le secteur des fruits est de plus en plus saturé avec l’arrivée de Marocains, Saoudiens, Turcs…dans le marché de l’importation. À l’en croire, les Guinéens sont très effacés. C’est pourquoi, dit-il, même ceux qui ont des immeubles, c’est difficile de les reconnaître de par leur apparence. « Vous verrez rarement un Guinéen rouler avec un véhicule de luxe ou porter des habits très chers. C’est presque un mode de vie. Mais Dieu sait qu’il y en a beaucoup qui sont très nantis », témoigne-t-il. 

ALY TANDIAN, PRÉSIDENT DE L’OBSERVATOIRE DES MIGRATIONS 

« La crise avec la Mauritanie a conforté la mainmise des Guinéens sur le commerce » 

Pour le Professeur Aly Tandian, s’il y a une intégration qui a réussi au Sénégal, c’est bien celle des Guinéens. D’après le sociologue, les Guinéens au Sénégal ont toujours évolué dans le commerce, la vente de fruits, de légumes, de charbon de bois, etc. D’ailleurs, dit-il, la figure de « Diallo banana », « Diallo coco », « Diallo Këriñ (charbon de bois) »…est emblématique dans l’écologie urbaine sénégalaise. Mais cette forte prédominance dans le secteur du commerce a pris une autre dimension en 1989 avec le conflit sénégalo-mauritanien. « La crise a occasionné le retour en Mauritanie de plusieurs commerçants, une opportunité pour de nombreux Guinéens de remplacer ceux-ci dans leurs négoces abandonnés, le commerce de détail. Depuis les années 90, 2000, les Guinées sont actifs dans le pressing, le transport urbain, la coiffure masculine et récemment dans la vente de journaux, de cartes téléphoniques, de café, etc., », analyse-t-il. Mais s’ils ont réussi à prendre leur marque dans ce secteur, le Professeur Tandian estime que c’est parce qu’ils fonctionnent entre logiques et utilités entrepreneuriales pour se réaliser. « Ils se déploient dans des secteurs économiques qui font figure de niches laissées vacantes par les autochtones. En s’orientant vers des activités déjà̀ florissantes, les commerçants guinéens cherchent à̀ se distinguer des autres négociants en variant leurs marchandises. Par exemple, on peut trouver dans les négoces des Guinéens, à côté́ des bouteilles d’huile de palme, des cartons remplis de produits de beauté́ et de tissus sur lesquels sont superposés du poisson séché́, des condiments spécifiques ou même des fruits ». Selon lui, cet auto-emploi des Guinéens a même influé sur l’évolution du nombre de créations d’emplois et de richesses au profit des membres de la même communauté.  

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